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J.-P. GUINGANE (Auteur de la malice des hommes)
"Il faut mener une réflexion sur la politique"
L'expression - RCI, 23/03/2010

Quelles sont vos impressions après avoir vu votre pièce jouée au Palais de la culture ?

Je suis très satisfait à tous points de vue. Au niveau du jeu des acteurs, bien qu'ils soient jeunes, j'ai le sentiment qu'ils ont bien travaillé. Techniquement, ils avaient une très bonne diction et une très bonne phrasée. Le metteur en scène que je suis a été très sensible à cela. La mise en scène est très dépouillée. Un tel style de mise en
scène responsabilise beaucoup plus l'acteur qui porte le texte et le rend beaucoup plus visible. En tant qu'auteur, je suis heureux parce que mon texte a été entendu. Il y a des mises en scène qui parfois escamotent le texte et qui l'étouffent. lci, au contraire, je pense que tout le monde sera d'accord avec moi pour dire que les acteurs ont entendu le texte. C'est impardonnable. Si le texte est mauvais, tout le monde le voit. Je ressens aussi un sentiment de joie et de reconnaissance vis-à-vis de ceux qui ont fait ce travail. Une chose est d'écrire, une autre est que les idées se diffusent. Cette pièce, je l'ai écrite en 2001. L'année prochaine, elle aura dix ans. C'est vrai qu'elle a été jouée plusieurs fois, mais la voir jouée dans une grande ville comme Abidjan, c'est pour moi un grand pas. Abidjan a toujours été un lieu d'effervescence sur la réflexion théâtrale. J'ai connu beaucoup de personnes ici, Niangoran Porquet, Wêrê-Wêrê Liking, Marie-Josée Hourantier, Zadi Zaourou. Je connais toutes les théories théâtrales qui sont sorties d'Abidjan. Montrer un texte à Abidjan, malgré la situation particulière dans laquelle se trouve le pays est déjà une référence.

Dans quel état d'esprit avez-vous écrit cette pièce ?

Je ne sais pas. Un travail de création quand on le commence, on ne sait même pas comment on va le terminer. La différence entre l'artisan et l'artiste se trouve à ce niveau. L'artisan, quand il fait une chaise, il peut même dessiner la chaise avant et savoir exactement où il met les clous. Alors que l'artiste, quand il démarre, il ne sait même pas où il va. Ce que je voulais dire, c'est qu'il fallait qu'on mène une réflexion sur la politique. Il ne faut pas penser que ce qui arrive aux autres est loin de nous et ne nous arrivera jamais.
La mondialisation, la globalisation des choses sont telles que si une personne voit un feu quelque part elle doit courir et aider à l'éteindre. C'est ce que j'ai voulu dire.

Pourquoi avoir intitulé cette pièce « La malice des hommes » ?

Le personnage principal, « Son Excellence », est très mauvais. C'est vrai que du fait qu'il est du même totem que Binta, il ne pouvait pas la tuer. Il aurait pu pousser la folie et se dire qu'il pouvait la tuer avant de se suicider. Mais il ne la touche pas. Il lui donne la carte du club.

Qu'est-ce qu'elle va faire de cette carte ?

Je ne sais pas. Je n'ai pas voulu en parler. Je laisse cela comme réflexion au public. ll est évident que de la manière dont est organisé le monde ajourd'hui, si elle ne joue pas la carte, elle en a pour six mois. Si elle joue pourtant la carte, elle devient elle aussi dictateur.
Où se trouve la solution ? C'est à cette question qu'il faut qu'on réfléchisse. Ce sont des processus qui conduisent à des situations comme celle-là et c'est sur ces processus qu'il nous faut agir. Il ne faut pas que nos hommes d'Etat se trouvent acculés, le dos au mur, et se trouvent obligés de poser des actes mauvais.

En laissant la vie sauve à Binta, Son excellence n'est-il pas en train de nous apprendre à s'appuyer aussi sur nos cultures ?

Bien sûr. Ce qui tempère son action ici, c'est le fait qu'il est très enraciné dans sa culture. C'est sa culture qui atténue tout. S'il n'avait pas cet enracinement, les
choses se seraient passées autrement. On lui a même proposé de l'aider. Les cagoulés et les gens de la Grande rive sont venus lui proposer leur appui. Il a dit qu'il est fatigué. C'est la sagesse aussi. Il faut savoir se retirer quand ça ne va pas. Je crois que Son excellence donne une leçon de sagesse. Quand les choses se grippent jusqu'à un certain niveau, il faut avoir le courage et la sagesse de tirer des leçons.

Il existe encore quelques dictateurs sur le continent. L'Afrique est-elle condamnée à voir des dictateurs la diriger ?

C'est une réflexion de philosophe, ce n'est pas une réflexion d'artiste. On part d'un petit trait concret et on essaie de l'illustrer pour faire réfléchir les gens. Qui peut savoir ce que l'Afrique sera demain ?

Commençons par gérer ce qui nous regarde, menons la réflexion, évitons d'aller trop loin. Il ne faut pas dépasser les limites. Je crois que sous tous les cieux, c'est signe de sagesse.

La volonté de démocratisation demandée par les partenaires de Son excellence l'a sans doute poussé à agir mal. Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu le laisser dans son régime ?

Non, il était méchant avant même qu'on ne lui dise de changer. Mais il a dit quelque chose qui est important. Ce sont les gens qui lui ont dit d'agir de cette façon. Ils l'ont même aidé à identifier les brebis galeuses de son régime. Aujourd'hui, ils lui demandent de faire autre chose. Où est la marge de manoeuvre ? Elle est très mince et c'est là que se trouve la question. Nous aussi nous devons réfléchir par nous-mêmes. Ça veut dire que nous n'avons pas de référence et que c'est toujours aux autres que nous allons obéir. Il a essayé d'obéir, certes en contournant, mais s'il est quelque part souple, c'est parce qu'il s'est placé dans une position qui fait qu'il n'a pas le choix.

 



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